Le Chapeau de Clémentine

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À quarante-deux ans, Clémentine a encore une belle allure et l’esprit vif. Mais quand elle se regarde dans sa glace, il lui vient des doutes : peut-elle encore séduire ?

Une semaine à la campagne, chez son père, sous la douceur prématurée de Pâques, va l’engager malgré elle dans une aventure inattendue.

Comédie légère et sentimentale, Le Chapeau de Clémentine est une nouvelle variation sur ce sujet inépuisable : l’amour.​​

Comediens 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

EXTRAITS

1. 

Petite ville de province à quinze kilomètres de Saint-Jacques-le-Château. Une chambre de l’Hôtel de France, l’après-midi. Villedieu et Clémentine se rhabillent.

VILLEDIEU — C’était bon ?

CLÉMENTINE — Tu le sais bien.Cercle1

VILLEDIEU — J’aime te l’entendre dire. Hein, c’était bon ?

CLÉMENTINE — Oui.

VILLEDIEU — Bon, ou très bon ?

CLÉMENTINE — Bon.

VILLEDIEU — A l’oreille, j’aurais plutôt dit que c’était très bon. Comme moi.

CLÉMENTINE — Est-ce qu’on ne peut pas le faire sans en parler ?

VILLEDIEU — Quand on a vu un bon film, on le commente. Quand on a fait un bon repas, on dit qu’on va garder la recette. (Il s’assoit, désigne ses genoux.) Viens ici, petite Clémentine.

CLÉMENTINE — Je n’ai pas trop le temps. (Elle s’assoit.)

VILLEDIEU — Tu n’es pas une femme libre, divorcée officiellement, qui a déposé ses enfants chez leur père, et qui est venue passer les vacances de Pâques à la campagne ? Ton papa te surveille ?

CLÉMENTINE — Non, mais je dois trouver une raison pour justifier mon absence et je n’aime pas mentir.

VILLEDIEU — Ne mentons pas, affichons-nous. C’est honteux d’être l’amie de M. le maire ?

CLÉMENTINE — Les gens n’ont pas à savoir qui m’accompagne dans mes galipettes. Et tu perdrais peut-être des électeurs bien-pensants si les 967 habitants de Saint-Jacques-le-Château apprenaient que M. Villedieu ne mène pas une vie aussi morale que républicaine. (Elle se relève pour prendre dans son sac une petite glace et se regarde.)

VILLEDIEU — Est-ce que ce ne serait pas au contraire me rendre encore plus populaire que de faire savoir que l’élu du peuple est aussi celui d’une Parisienne intelligente et cultivée ?

CLÉMENTINE, s’observant dans la glace —Là, il y a un pli qui ne me plaît pas du tout. Je ne le voyais pas l’année dernière. Tu sais, Jean-Pierre, que j’ai quarante-deux ans ? Encore quelques années et je n’aurai plus qu’à faire le deuil de moi-même. Parce qu’une femme meurt deux fois. Elle est morte quand elle passe dans la rue et que pas un homme ne tourne la tête. (Clémentine range la glace, soupire.)

 

2.

GÉGÈNE — Je fais des affaires, cela ne vous regarde pas !

LEMONNIER — Reconnaissez que j’ai le droit de protester ! Votre colombier appartenait au village.

GÉGÈNE — Vous jouez sur les mots, monsieur Lemonnier. Autrefois c’est le village qui nous appartenait !

CLÉMENTINE — Peut-on travailler au calme, dans ce jardin ? Vous vous êtes donné rendez-vous pour nous déranger !

LEMONNIER — Excusez-nous, les enfants, l’affaire est grave. Asseyez-vous Gégène, nous allons en discuter sans nous fâcher devant cette tarte aux pommes que vient de nous apporter Tante Gisou.

GÉGÈNE, bougon — Moi, les tartes… C’est pour vous faire plaisir ! [...]

GÉGÈNE — Que cela vous plaise ou non, monsieur Lemonnier, je suis chez moi ! Je suis chez moi et je n’ai pas de leçon à recevoir d’un homme arrivé d’hier, un accouru, comme on dit par ici.

LEMONNIER — Arrivé d’hier ! Il y a vingt-cinq ans que nous avons acheté la maison !

GÉGÈNE — Vingt-cinq ans ! Et moi cinq siècles ! Depuis cinq siècles les Carambec règnent sur ces terres, depuis cinq siècles le château n’a pas changé de main, la main n’a pas changé de nom !

LEMONNIER — Le nom est bientôt tout ce qui vous restera si vous continuez à détruire vos biens.Cercle7b

GÉGÈNE — Mes ancêtres, qui rendaient hommage directement au roi de France, ont passé leur vie à détruire les forteresses félonnes. C’était leur métier, et ils y étaient braves. On ne saura jamais le nombre de châteaux qu’ils ont mis par terre, les montagnes de pierres qu’ils ont dispersées par le fer ou par le feu. Que je détruise chez les autres ou chez moi ne change rien, je maintiens la tradition.

LEMONNIER — Puisque vous ne pouvez plus entretenir vos bâtiments et que vous en êtes à les dépecer un à un, est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux vendre ?

GÉGÈNE — Vendre ? Nous avons reculé, je vous le concède, mais nous n’avons jamais fui. Je resterai à Carambec et même si je dois être le dernier, je maintiendrai l’héritage.

LEMONNIER — L’héritage ? Qu’allez-vous laisser à votre fils ?

GÉGÈNE — Mon fils ? Depuis longtemps je ne sais pas où il est, ni s’il est encore en vie. Et s’il ne l’est plus, c’est un gain d’oxygène pour les autres.

LEMONNIER — Il est plus vraisemblable qu’il vit quelque part, loin de tous ces tracas, qu’il travaille et mène une vie ordinaire.

GÉGÈNE — Vous avez prononcé deux mots incompatibles avec les valeurs de notre famille. Nous ne sommes pas des gens ordinaires ! Et quant à travailler, cela ne s’est jamais vu chez nous. Quand on s’appelle Carambec, on ne travaille pas !

 

3.

TANTE GISOU, entrant — Il paraît, Gégène, que vous contestez l’installation de l’aire de pique-nique ? C’est pour ennuyer M. le maire ou les gens du village ?

GÉGÈNE — Non seulement elle est chez moi, mais d’ici peu elle aura perdu sa raison d’être. Mes bois sont arrivés à l’âge de coupe et avant l’automne il n’y aura plus que des souches.

TANTE GISOU— Vous voulez couper vos bois ?

GÉGÈNE — Vingt hectares pour commencer, tout ce qui est à main droite des Cinq-Chênes, jusqu’au ruisseau.

TANTE GISOU — Je vous en prie, Gégène, ne le faites pas !

GÉGÈNE — Pourquoi est-ce que je ne le ferais pas ?

TANTE GISOU — Parce qu’en été c’est ma promenade favorite et qu’il fait bon à l’ombre des arbres.

GÉGÈNE — Vous marcherez au soleil ou vous resterez chez vous.

TANTE GISOU — Pire, ce serait un désastre écologique. L’Amazonie a déjà perdu la moitié de sa forêt. Moins d’arbres, c’est moins d’oxygène. Soyez bon citoyen, Gégène, la planète va mal !

LEMONNIER — C’est vrai. Vous avez entendu parler des problèmes de pollution, de réchauffement climatique ? On en parle tous les jours à la radio.

GÉGÈNE — Je n’écoute pas la radio, je ne lis pas les journaux.Cercle14b

LEMONNIER — Ce qui ne rend guère hommage à votre conscience morale. Nous sommes perdus si tout le monde ne fait pas un effort pour la planète !

GÉGÈNE — C’est une nouvelle mode, tout le monde se croit propriétaire de la planète et en conséquence, donne des ordres à son voisin ! Ah les Parisiens ! Vous avez peur qu’elle s’arrête de tourner, votre planète ? Je vais vous dire, moi, quel fléau nous menace, d’autant plus redoutable qu’on n’en parle jamais : la monstrueuse prolifération de l’espèce humaine ! Parce que la surpopulation, c’est notre mort !

TANTE GISOU — Dans votre château vide, au milieu de vos hectares de prés et de bois, vous tremblez sous la menace de la surpopulation !

GÉGÈNE — Oui madame ! Un être humain de plus sur la terre, c’est une machine qui respire, qui mange, qui a besoin d’une maison, d’une voiture, de toutes les inutilités appelées progrès, qui voudra se déplacer, se chauffer, faire à son tour des enfants. Chaque humain de plus est une tragédie. Au-delà de deux enfants, je vous les débiterais en chipolatas ! 

 

4.

Le carrefour des Cinq-Chênes. Clémentine est assise sur le banc. Elle regarde sa montre, se lève, fait quelques pas, se rassoit. Entre Lucas. Il s’arrête devant le banc.

CLÉMENTINE — Bonjour.Cercle9b 1

LUCAS — Bonjour.

CLÉMENTINE — Asseyez-vous ! (Lucas hésite, puis s’assoit. Un silence.) Lucas, vous savez peut-être que nous partons demain ? Je craignais que nous ne puissions nous dire adieu. Que signifie ce silence ? Vous ne venez plus au jardin, vous ne répondez pas à mes invitations, votre tante dit que vous restez enfermé dans votre chambre et que vous n’en sortez que pour manger sans appétit, que vous ne parlez plus, qu’elle vous a vu pleurer. Que vous arrive-t-il ? (Silence de Lucas.) Vous êtes fâché, je le vois. Vous êtes fâché contre moi, peut-être ? Parlez, je vous en prie, dites en quoi je vous ai blessé.

LUCAS — Vous ne m’avez pas blessé, madame Lemonnier. Vous m’avez ôté le goût de la vie.

CLÉMENTINE — Rien que cela ! Et comment ?

LUCAS — Je sais tout. Je sais ce que vous faites quand vous allez à l’Hôtel de France, vous enfermer tout l’après-midi avec M. le maire. On vous a vus.

CLÉMENTINE — Cela devait finir par arriver. On nous a vus et c’est ce qui vous fâche ?

LUCAS — Oui, vous trompez tout le monde, et c’est très laid.

CLÉMENTINE — Sommes-nous mariés, Lucas ? Répondez, je vous demande si nous sommes mariés, tous les deux ?

LUCAS — C’est encore un trait de votre humour ?Crcle15

CLÉMENTINE — Donc je suis libre et je passe mes après-midis où je veux. Un jour dans les bois, un jour à l’hôtel.

LUCAS — Et vous le dites tout tranquillement ! Comment peut-on se conduire ainsi quand la nature vous a dotée de tant de qualités, quand on est ce que vous êtes !

CLÉMENTINE — Que suis-je donc, à vos yeux ?

LUCAS — La femme la plus belle, la plus intelligente que j’aie rencontrée. Une déesse, un ange ! Et je suis très en colère lorsque je vois que cet ange ne se respecte pas, qu’il s’abaisse, qu’il se roule dans des plaisirs honteux qui l’obligent à se cacher, qu’il se réduit à des noms que je ne veux pas prononcer ! Cet ange peut-il encore se regarder dans sa glace, et ce qu’il se doit à soi-même, est-ce qu’il ne le doit pas à ceux qui l’aiment ? Je ne sais pas si vous me comprenez, je le dis comme je le peux.

 

Photos de Louis Papillon. Autres photos sur le site du Cercle Laïque de Dreux